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grzegorz karnas

festival

Voicingers, Zory, Pologne. 22-26/08.
Mardi, 28 Août 2012 09:02 | Écrit par Thierry Quénum

Un événement qui mêle stages de chant, concours de jazz vocal et mini-festival, tel est Voicingers, qui se déroule depuis 5 ans à Zory (prononcer « jori ») une petite ville minière de quelque 60 000 habitants à deux pas de la frontière tchèque. Difficile à croire ? Pas si on sait que l’initiateur et directeur artistique de Voicingers est l’omniprésent et toujours dynamique Grzegorz Karnas, qui a lui-même raflé quelques prix de jazz vocal en France et ailleurs voici quelques années, lequel Karnaz réside à Zory… CQFD.
Parler des workshops n'a guère d’intérêt ici, mais la présence de quelques dizaines d’étudiants en chant venus de l’ensemble de la Pologne lors des auditions des impétrants du concours de l’après-midi et aux concerts du soir contribua amplement à créer, dans le public, une atmosphère particulière et fort appréciée des candidats (12, de diverses nationalités européennes : voir détails sur le site web) et de leurs rythmiques. Rythmiques de haut niveau, d’ailleurs, du pianiste bulgare Sabin Todorov (qui vit en Belgique) au batteur polonais Michal Miskiewicz (qui accompagne régulièrement Tomasz Stanko) en passant par le bassiste luxembourgeois Marc Demuth, lesquelles rythmiques montrent que le carnet d’adresse de Karnas est abondamment fourni et que le directeur musical de Voicingers tient à offrir le soutien de solides professionnels aux candidats. On ne les citera pas tous, d’ailleurs (cf. site) mais il n’est pas inintéressant pour nos lecteurs d’apprendre que le premier prix est revenu à un jeune chanteur français de 28 ans, Loïs Le Van. Espérons que les programmateurs hexagonaux qui lisent ce blog seront curieux de le découvrir et aussi enthousiasmés par son originalité que les membres du jury : Patricia Barber, Lars Danielsson, et votre serviteur.
Quant aux concerts finaux, là encore une programmation éclectique et intelligente prévalait:
Michael Schiefel — qu’on n’a jamais encore entendu live en France (soit dit en passant) — est un vrai magicien des sons et des voix (et avec lui les voix deviennent des sons par la magie de ses appareils électroniques — deux en tout — qui lui permettent de les multiplier, mettre en boucle, monter ou descendre à l’octave avec un minimum de manipulations). Il transforme un solo en un petit théâtre stupéfiant, surréaliste et drolatique, où il joue avec et se joue de son double électronique. Car il arrive évidement un moment où l’auditeur-spectateur ne sait plus où il en est, paumé entre le vrai Schiefel et ses multiples avatars sonores, trompé par un geste qui mime un basse que l’on ne voit pas et qu’on entend pourtant. Et pendant ce temps, funambule déhanché et gesticulant, l’autre sur scène sait parfaitement où il (en) est, concasse amoureusement Michael Jackson ou déconstruit Bach en tout bien tout honneur, et nous narguerait presque s’il n’était d’abord là pour nous enchanter… en bon magicien. Autre magiciens (d’ailleurs la chanteuse est rousse, comme toute sorcière qui se respecte), le trio suédo-finnois Elifantree à l’instrumentation atypique : voix + p + carillon/ts + carillon/dm, et quelques effets électroniques. Répertoire original qui mêle jazz, punk-rock, pop, bruitages et autres effets vocaux dans une joyeuse cacophonie traversée de bribes mélodiques, de déboulés onomatopéïques et non dénuée de poésie : décidément, plus on va explorer vers le Nord-Est, plus on se rend compte que l’on (suivez mon regard) prive le public français de toute une frange de l’évolution du jazz qui se développe dans ces contrées mais n’atteint jamais nos latitudes, pour des raisons que j’ai renoncé à comprendre. Terminer ce festival/stage/concours par un mini concert du membre du jury le plus éminent semblait une évidence, et Patricia Barber, accompagnée par Michal Jaros (b) et Sebastian Frankiewicz (dm), qui avaient épaulé certains des candidats auparavant, donna une leçon de chant, de musicalité, de sensibilité proprement magistrale. Fragilité et force se mêlent dans le gosier de cette chanteuse d’une façon renversante et bouleversante et son jeu de piano fourmille de trouvailles harmoniques, mélodiques et rythmiques qui font de chaque morceau une promenade — ira-t-on jusqu’à dire une divagation, dans le meilleur sens du terme ? — onirique et pleine de surprises. Elle nous emmène où elle veut dans son univers poétique où les paysages sont tout en contrastes et nuances, jamais mièvres, et toujours prêts à déboucher sur un ravin de folie douce, une forêt de rythmes enchevêtrés, une colline d’harmonies inattendues. Comme dans cette intro tortueuse d’un « Someday my Prince will Come », à la fois ironique, tendre et joyeux. Vous attendez le mot, le voici : une magicienne ! Mais un autre magicien l’avait précédée : tantôt organisateur, tantôt enseignant, tantôt présentateur, Grzegorz Karnas — après s'être brièvement joint à Lars Danielsson qui concluait son bref concert solo — chanta deux morceaux de son cru avec les mêmes accompagnateurs que Barber, plus Michal Tokaj (p). Un trop court moment, mais suffisant pour apprécier l’art d’un vocaliste atypique au phrasé rythmique et aux inflexions inédites dont, là encore, on comprend mal que son originalité ne suscite pas davantage de curiosité et d’intérêt dans l’Hexagone.
Au total, Voicingers mérite de devenir un rendez-vous d’envergure internationale pour les amateurs de jazz vocal d’Europe, qu’ils soient stagiaires, candidats au concours ou simples spectateurs.
Thierry Quénum

www.voicingers.com