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grzegorz karnas

pensées

Sur le mépris



Les Français tiennent les Polonais pour des ivrognes, et les Allemands pour des voleurs. Les Polonais voient les Russes comme des primitifs, et les Ukrainiens les Moldaves comme des malformés. Tout le mépris de l’Europe d’aujourd’hui se dirige vers l’Est. Se situer par rapport à l’Est nous valorise, alors que la lumière vient de l’Est ! Le défunt Karol Wojtyła, connu comme pape sous le pseudonyme de Jean-Paul II, l’avait il y a longtemps déjà rappelé au monde.

Bédouin de Silésie



Non seulement je suis né en Haute-Silésie, à Wlodzislaw Slaski où l’adjectif « slaski » (« silésien ») souligne à l’évidence l’appartenance régionale de la ville, mais j’ai habité toute ma vie en Silésie, si j’excepte des interruptions dues à mes études et à des voyages. Cela ne signifie pas pour autant que je suis Silésien. En effet, le droit du sol ne s’applique pas comme en Russie ou aux USA où une personne née à l’intérieur des frontières de l’Etat reçoit le droit à la citoyenneté. La conviction innée d’être Silésien du fait de l’endroit où l’on est né et où l’on a passé toute sa vie ne suffit pas pour être reconnu comme tel par les Silésiens. Un rejeton né d’immigrés au pays de la houille grandit dans le sentiment illusoire d’être Silésien. Le critère de qualification ou de disqualification naturelle généralement appliqué est un dialecte caractéristique dont la connaissance décide de votre silésianité. Impossible en effet de maîtriser le parler local sans l’avoir sucé avec le lait d’une mère Silésienne. En bref, est Silésien celui qui en a appris le parler à la maison.
Quand j’étais en primaire, on refusait de jouer avec une Polonaise, parce qu’elle était protestante et ne suivait pas avec nous les cours de religion à l’église, ni avec un Silésien parce qu’il parlait drôlement. De nouveaux arrivants polonais, surtout des jeunes costauds et courageux, et surtout célibataires, sont arrivés en masse et pleins de détermination à partir de la moitié des années soixante-dix pour gagner leur vie en travaillant dans les mines de charbon. Et même si leurs unions avec des Silésiennes ont mis un terme à l’unité ethnique de la région, c’est dans les années quatre-vingt que les écoles ont fini par être entièrement dominées par les enfants des derniers venus. Leur langage polono-ouvrier-paysan est devenu dominant, et les enfants Silésiens ont eu honte de parler dans leur propre langue. Cela ne signifie pas que Polonais et Silésiens vivraient en une quelconque animosité sur fond culturel, même s’il reste difficile de parler d’assimilation. Les exceptions ne font que confirmer la règle. La Silésie était restée de longues années une enclave isolée avec sa propre langue, ses traditions et ses mines. C’est sous la pression d’une puissante vague de jeunes Polonais arrivant non formés de la campagne que les habitants ont senti que la Silésie était devenue en trente ans une partie de la République Populaire de Pologne. Les nouveaux arrivants s’étaient insérés dans le devenir de la région. La cohabitation de deux groupes est devenue leur destin.
Né en Silésie, j’ai des racines à l’Est. Ma grand-mère paternelle portait un nom ukrainien, Paraskieva. Je ne sais pas si cela signifie que j’ai des racines ukrainiennes, mais une chose est sûre : à l’époque où elle vivait, l’Est d’aujourd’hui était pratiquement au centre de la II° République de Pologne, et les Polonais de l’Est étaient largement mélangés aux Ukrainiens.
Enfant, il m’est arrivé de rendre visite à la famille installée près de la partie polono-ukrainienne de la frontière actuelle de l’Union Européenne. Là-bas, on m’appelait toujours « le Silésien ». Mais sur le territoire où je suis né, je passe toujours pour un nouvel arrivant. Une sorte d’identité tsigano-bédouine, à la différence près que je ne suis ancré dans aucune tradition régionale ou culturelle. Une identité schizophrénique… Je me sens Polonais, et en même temps sans domicile. C’est peut-être pour cela que je suis tombé amoureux du jazz. Je joue une musique de gens de la ville, d’immigrants, de déracinés. Une musique qui ne fait de courbettes à aucune culture ou tradition. Une musique qui nie toute tradition, car en raison de son caractère improvisé, elle ne s’incline que devant l’individualisme.
Privé de droit d’appartenance, j’ai gagné un droit à l’observation. Le destin m’a projeté au neuvième étage d’une tour. En me privant de l’intimité typique de celui qui vit dans une bicoque, il m’a fait don d’une vaste perspective pour regarder le monde, d’une vue sur un horizon au sud qui se « dévoile » sporadiquement par temps de grand vent, d’une barrière forestière qui aura un temps préservé la ville des pollutions industrielles, de deux centrales thermiques, cinq ou six puits de mines ainsi que de nombreux terrils. Histoire de ne pas oublier que je ne suis pas chez moi…


Trois visages



A quoi, dis, tu penses !
Aussi vrai que j’suis moi, tu cours pas au cimetière !
Brûlé vif, oui mais le feu couve encore…
Grand temps d’enterrer la bêtise, tu sais.
Dis-moi ce qui t’arrache les nerfs.
Doutes en pagaille ou petites verves de bêtise ?
Des fois tu applaudis, et tu tapes du pied,
Tu ries des fois all the time, sans t’arrêter.

Dis aussi pourquoi tu me règles un compte.
Une promesse t’était bien sortie de la bouche.
Aujourd’hui je me lève sans bruit, et je compte
Tes un, deux, trois visages…

Une ville sans fin



Je vis en Pologne. Dans le sud. Plutôt près de la République tchèque, un peu plus loin de la Slovaquie. A Zory. Par les autoroutes qui n’existent pas encore, il ne me faut pas plus de trois heures pour Varsovie, Bratislava, Vienne, Budapest ou Prague, tout en respectant les limitations de vitesse obligatoires sur ce genre de routes en Europe. Comme pour bien souligner que j’ai tout à proximité. Je n’attends plus que de bonnes routes. Et le moment venu, je passerai le permis…
La région d’où je viens était très industrialisée à l’époque des cocos, mais industrialisée d’une manière très étrange. Les mines et les hauts-fourneaux formaient un élément du paysage urbain. Ils voisinaient avec les habitations, des maisons ouvrières, des barres de HLM, et même avec les marchés de la ville. Le bruit a couru que Katowice et ses trois cents mille habitants serait retenu sur la liste des lieux de tournage potentiel de vues futuristes du film de Ridley Scott, Blade Runner. Rien d’étonnant. De la fenêtre du tramway qui parcourt les labyrinthes de la plus grande agglomération urbaine polonaise, appelée d’en haut la « Communauté Métropole de Haute Silésie », habitée par deux millions de personnes, on peut admirer un paysage proprement futuriste : flammes aveuglantes de hauts-fourneaux, crachées avec force à l’acétylène, innombrables puits qui émergent entre des bâtiments de brique rouge, lignes de tramways, viaducs ferroviaires… Une ville sans fin qui change trois fois de nom sur le trajet d’une ligne de tram… Cette image du feu vivant des hauts-fourneaux, visible de la fenêtre d’un tramway brinqueballant allant au centre de Katowice s’est gravée dans ma mémoire. .. Image de flammes sidérurgiques dans une forêt de puits de mines… Des flammes dans une forêt. Plus folie incendiaire que silence nostalgique de l’atmosphère d’un feu de scouts à la veillée. Une poésie fortuite de paysage issu d’une conception socialiste de la ville. Des cheminées impunies. De la saleté. Dans les années quatre-vingt, la majorité des bâtiments de Katowice étaient de couleur noire.
Comme on sait, on prend dans le monde les Polonais pour des ivrognes, des soiffards et des vide-bouteilles. Mais dans les années quatre-vingt, ce qui sautait aux yeux en premier dans le centre de Katowice, c’étaient les drogués, les amateurs de ce qu’on appelait la kompot, c’est-à-dire l’héroïne polonaise fabriquée à base de paille de pavot. Le centre du commerce de kompot se trouvait sur la place en bas du viaduc pour piétons, face à la monstrueuse construction en béton de la gare. L’auteur de "La Douce" était accoutumé à cette substance, et habitant la ville voisine, il venait souvent se fournir à Katowice. Il est mort de sensibilité et d’héroïne polonaise à l’âge de trente-huit ans.

La Douce



On l’appelait : « La Douce ! »
C’est tout ce que je sais d’elle.
Son étoile se levait
Toujours sous le même porche.

Elle nous éclairait, nous sans-abris.
Au tournant, nez à nez,
Personne ne savait résister
A la tentation de ses cheveux au vent.

Quand elle marchait, les néons de la rue perdaient de leur éclat...

Aujourd’hui nous voilà seuls
La Douce n’est plus des nôtres.
Jusqu’à sa trace le porche est lavé par la pluie...

Trop fort pour moi



Quand je vois ça, ça me secoue, ça dérange l’ordre.
Point de vue qui me tarabuste.
Ne change pas. Brouillé vrai.
Fruit d’inaccompli méchant.

« A quel principe veux-tu rendre hommage ? – je dis – « Trop fort pour moi ».
A qui veux-tu montrer sa faute ? » Tu clignes de l’œil hostile.
Plus d’aveu quand on avoue clairement dans la foule
Que tu saisis et sans comprendre.